Le principe d’ignorer : une recette universelle ?

Dans le monde de l’éducation canine positive, il existe une affirmation fréquemment relayée : "Pour stopper un comportement indésirable chez le chien, il suffit de l’ignorer". Cette idée, séduisante par sa simplicité, mérite toutefois d’être approfondie. Peut-on vraiment régler tous les comportements gênants en faisant le dos rond ? Que se passe-t-il dans la tête du chien quand nous faisons mine de rien ? Pour mieux comprendre, il faut d’abord revenir aux fondements de l’apprentissage canin.

Le fonctionnement de l’apprentissage chez le chien

L’un des piliers de l’éducation positive, c’est la théorie de l’apprentissage par conséquences. Si une action apporte une récompense, le chien aura tendance à la répéter. Au contraire, si la conséquence est l’absence de réaction ou de gratification, le comportement progressivement s’éteint (ce qu’on appelle l’extinction).

Par exemple, si un chien saute sur ses humains pour être salué et qu’il est systématiquement ignoré, il est probable que ce comportement diminue avec le temps, faute de réponse intéressante. Selon la recherche (Cooper et al., 2018, Journal of Veterinary Behavior), l’extinction peut réduire les comportements non désirés… mais pas toujours. Il y a des paramètres à considérer.

Ignorer : dans quels cas cela fonctionne-t-il vraiment ?

Ignorer un comportement peut avoir du sens dans certaines situations, surtout lorsque le chien agit dans le but d’obtenir une interaction sociale. Voici quelques exemples typiques où l’extinction s’avère efficace :

  • Le chien saute pour attirer l’attention. Si tout le monde détourne le regard et cesse tout contact, le comportement perd de son intérêt. S’ensuit souvent une phase d’aggravation de l’extinction : le chien saute davantage, « teste » encore plus fort. Il faut tenir bon, car ce pic annonce parfois l’abandon du comportement (Pryor, 1999).
  • Le chien gémit ou aboie pour obtenir quelque chose (jeux, nourriture, sorties…) Tant que ce comportement n’est suivi d’aucun gain (pas d’attentions, de caresses, ni de friandise sur la table : rien), il devrait s’estomper.
  • Comportements « comiques » adoptés pour divertir la galerie : Certains chiens expérimentent des mimiques pour déclencher rires ou caresses. Ignorer ces initiatives peut rééquilibrer la relation.

Selon une enquête de l’American Veterinary Society of Animal Behavior (2018), près de 60 % des propriétaires constatent une « amélioration significative » lorsque les comportements de recherche d’attention sont ignorés systématiquement et que des alternatives appropriées sont proposées.

Les limites majeures de l’ignorance

L’idée d’ignorer suppose que le chien recherche avant tout une récompense sociale (votre attention), ce qui n’est pas toujours le cas. Certains comportements indésirables reposent sur d’autres motivations ou sur un apprentissage involontaire :

  • Comportements auto-renforçant : Certains gestes sont « automatiquement » récompensants pour le chien (gratter des poubelles, se rouler dans la boue, mâchonner des objets trouvés). Ignorer… n’y change rien, car le chien tire sa satisfaction de l’acte lui-même, et non de l’attention de l’humain.
  • Problèmes émotionnels : Un chien qui détruit ou vocalise lors de vos absences n’exprime pas forcément un caprice, mais peut souffrir d’anxiété, d’ennui, voire de détresse d’isolement (voir travaux de Mills et Hall, 2014). Ignorer le « symptôme » ne résout rien, et peut même aggraver le trouble.
  • Agressivité ou peur : Un chien qui grogne ou aboie par méfiance, douleur ou peur ne cherche pas forcément l’attention. Ignorer son état émotionnel n’aide pas (et peut générer de la frustration ou un passage à l’acte). Ici, la prévention, la gestion, et l’encadrement du chien, sont prioritaires.

Une autre donnée : la cohérence. Si une seule personne du foyer « cède » (répond, caresse, gronde) alors que les autres tentent d’ignorer, la stratégie échoue la plupart du temps (Cooper et al., 2018).

L’ignorance, seule : outils ou impasse ?

N’imaginez pas que l’ignorance, même bien menée, soit LA solution à tout ! Dans la réalité de nos maisons ou de l’espace public, il est rare que le chien se contente d’attendre gentiment que le mauvais comportement « tombe de lui-même ». Un chien laissé sans consigne ni alternative risque tout simplement…

  • D’inventer autre chose, pas toujours plus souhaitable !
  • De s’auto-renforcer autrement (passer à la fouille du canapé, attaquer les coussins…)
  • De voir son stress ou son excitation augmenter.

Le site internationalement reconnu de l’APDT (Association of Pet Dog Trainers) rappelle que « l’extinction ne fonctionne efficacement que si elle est combinée à une proposition alternative claire : le chien doit apprendre quoi faire à la place ».

La stratégie gagnante : ignorer, proposer, renforcer

Face à un comportement indésirable, l’éducateur canin prône généralement une approche en 3 étapes :

  1. Empêcher l’accès à la récompense du mauvais comportement : Ne pas répondre à la sollicitation (ignorer le saut, détourner le regard).
  2. « Canaliser » l’énergie du chien : Proposer une alternative (exemple : s’asseoir plutôt que sauter).
  3. Récompenser massivement le bon comportement : Focaliser ses encouragements, sa voix, ses caresses, sur le bon choix du chien.

Prenons un exemple concret : votre chien saute sur vous, surexcité, à votre arrivée :

  • Rentrez, sans un mot, sans un regard, sans réaction, et restez immobile.
  • Dès que les pattes touchent le sol, dites « bonjour » à voix chaude, accroupissez-vous, félicitez-le chaleureusement.
  • Si le chien recommence à sauter, retour à l’ignorance. Et rebelote quand il se calme.

C’est répétitif… mais terriblement efficace quand on s’y tient ! Et cela apprend au chien qu’il peut gagner l’interaction désirée en contrôlant son excitation.

Trois exemples « de la vraie vie »

Situation Mauvais réflexe Astuce éducative
Le chien aboie pour sortir Céder, ouvrir la porte à chaque aboiement Attendre qu’il se calme un instant, puis ouvrir la porte dans le calme
Le chien grimpe sur la table pendant les repas Le pousser (interaction, donc récompense) Écarter calmément la chaise, ignorer, proposer un tapis avec une occupation
Le chien gémis quand il est seul Revenir précipitamment ou gronder Préparer separations progressives, occuper, enrichir, consulter si anxiété

Ces trois situations montrent que la réussite vient de la cohérence et d’une proposition de comportement de remplacement, pas seulement de l’ignorance.

Zoom sur la mise en place : patience et cohérence

L’apprentissage par extinction nécessite du temps et une immense régularité. Les études montrent qu’en moyenne, il faut entre 15 et 50 répétitions d’un comportement ignoré pour qu’il disparaisse (source : « Karen Pryor, Don’t Shoot the Dog »). C’est souvent long, parfois frustrant. Le fameux « pic d’extinction » (où le chien va plus fort et plus longtemps, avant d’abandonner) conduit de nombreux maîtres à renoncer trop vite, pensant leur chien « irréductible ».

Si le processus s’accompagne de mal-être, de stress marqué, ou de troubles persistants, il est crucial de se faire accompagner par une personne compétente (éducateur canin ou vétérinaire comportementaliste).

Pourquoi certains comportements s’entêtent malgré tout ?

  • Renforcement intermittent : Si un jour, le chien obtient ce qu’il voulait en sautant/après avoir aboyé, “l’espoir” est ravivé… exactement comme une machine à sous qui payerait une fois de temps en temps.
  • Besoin non comblé : Parfois, ce n’est pas l’attention la vraie récompense : le chien cherche un effort physique, une stimulation mentale, ou fuit l’ennui. Il faut donc creuser, observer, adapter les routines (promenades, enrichissement).

D’après une étude suédoise (Svartberg, 2005), la motivation principale derrière l’aboiement chez le chien domestique reste la frustration d’un besoin insatisfait dans près de 70 % des cas.

Comment différencier un comportement à ignorer d’un vrai trouble ?

Un aboiement sporadique pour attirer l’attention n’a rien à voir avec des hurlements quotidiens, une destruction massive ou des autotraumatismes (léchage excessif, mutilation). Dès lors qu’un comportement prend une ampleur inquiétante :

  • la fréquence ou l’intensité augmente malgré tout
  • le chien semble en souffrance, anxieux ou en situation dangereuse
  • le foyer subit une détérioration importante de la relation au chien

… il est indispensable de consulter un professionnel (éducateur, vétérinaire comportementaliste). L’ignorance, dans ce cas, peut masquer un problème de fond - et plus tard, complexifier sa résolution.

L’ignorance : un outil, jamais une fin

Ignorer les mauvais comportements n’est ni une baguette magique, ni un aveu d’impuissance. C’est un levier, qui s’inscrit dans une stratégie plus large : donner à son chien les moyens d’exprimer ses besoins, canaliser son énergie, lui offrir des repères, et renforcer chaque bon choix. Rester attentif à ce que veut réellement « dire » le comportement du chien, expérimenter, se remettre parfois en question, c’est là toute la subtilité (et la beauté !) d’une éducation canine positive vraiment respectueuse.

La prochaine fois que votre chien vous lance un regard suppliant pour obtenir ce qu’il veut… souvenez-vous : « Ignorer, c’est parfois agir – à condition d’ouvrir une autre porte à votre compagnon ! »

  • Cooper JJ, et al. (2018). Journal of Veterinary Behavior.
  • Karen Pryor, "Don’t Shoot the Dog", 1999
  • Association of Professional Dog Trainers – APDT
  • American Veterinary Society of Animal Behavior – AVSAB
  • Mills DS & Hall S (2014). Animal Behaviour, « Separation-related Problems in Dogs »
  • Svartberg K (2005), Applied Animal Behaviour Science

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